Habiter plusieurs mondes
- Admin LCF

- 5 juin
- 3 min de lecture
Par Marie-Rose KORO

Nous connaissons tous ces situations familières. Un enfant qui passe naturellement du français au turc dans une même conversation. Une famille qui célèbre plusieurs traditions.
Un appel vidéo avec des proches installés dans différents pays. Un retour en France où l’on se surprend à regarder son propre pays avec des yeux devenus un peu différents.
Pendant des siècles, les hommes ont quitté leur pays. Les marchands, les marins, les diplomates, les étudiants, les militaires ou les exilés ont toujours traversé les frontières. Les mobilités ne sont pas une invention de notre époque.
Ce qui est nouveau n’est pas le voyage.
Ce qui est nouveau, c’est la possibilité de construire durablement une vie dans plusieurs univers à la fois.
Nous vivons dans un monde où il est devenu possible d’avoir une famille répartie sur plusieurs pays, de travailler avec des collègues situés sur plusieurs continents, de suivre l’actualité de plusieurs sociétés et de transmettre à ses enfants plusieurs lan peu différents.
Pendant des siècles, les hommes ont quitté leur pays. Les marchands, les marins, les diplomates, les étudiants, les militaires ou les exilés ont toujours traversé les frontières. Les mobilités ne sont pas une invention de notre époque.
Ce qui est nouveau n’est pas le voyage.
Ce qui est nouveau, c’est la possibilité gues et plusieurs héritages culturels.
Cette situation, qui aurait semblé exceptionnelle il y a encore quelques décennies, devient progressivement une réalité ordinaire pour des millions de personnes.
Pendant longtemps, l’identité a été pensée comme une appartenance presque exclusive. On était d’un village, d’une région, d’un pays. La langue, la culture et les références communes constituaient autant de repères relativement stables.
Le XXIe siècle nous invite peut-être à penser autrement.
De plus en plus de femmes et d’hommes vivent aujourd’hui dans des espaces de circulation plutôt que dans des espaces fermés. Ils traversent les frontières sans forcément les effacer. Ils accumulent les références sans renoncer aux précédentes. Ils apprennent à conjuguer plusieurs héritages plutôt qu’à choisir entre eux.
Cette évolution n’est ni uniforme ni sans questionnements. Elle peut parfois susciter des interrogations sur l’appartenance, la transmission ou la place que l’on occupe dans une société. Pourtant, elle constitue aussi une formidable richesse humaine.
Car vivre entre plusieurs mondes, ce n’est pas être privé de racines. C’est souvent développer une capacité particulière à comprendre des réalités différentes, à changer de perspective, à saisir les nuances qui échappent parfois aux regards plus univoques.
Ceux qui vivent en Turquie connaissent bien cette expérience.
Qu’ils résident à Istanbul, Ankara, Izmir, Antalya, Datça, Konya ou ailleurs, beaucoup ont appris à naviguer entre plusieurs langues, plusieurs codes sociaux, plusieurs références culturelles. Certains sont arrivés pour quelques années et sont restés. D’autres ont fondé une famille. D’autres encore ont construit ici une part essentielle de leur parcours personnel ou professionnel.
Leurs histoires sont différentes. Pourtant, elles se rejoignent souvent dans cette expérience discrète : celle d’apprendre à regarder le monde depuis plusieurs horizons à la fois.
Cette expérience n’efface rien. Elle ajoute.
Elle ne remplace pas une identité par une autre. Elle enrichit le regard que l’on porte sur chacune d’elles.
Peut-être assistons-nous ainsi à l’émergence d’une nouvelle manière d’habiter le monde. Une manière moins fondée sur l’appartenance exclusive que sur la capacité à comprendre plusieurs réalités simultanément.
Dans une époque où les fractures et les oppositions occupent souvent le devant de la scène, cette aptitude à créer des passerelles entre les cultures, les langues et les expériences humaines constitue sans doute l’une des richesses les plus précieuses de notre temps.
Habiter plusieurs mondes n’est peut-être pas une situation marginale.
C’est peut-être, tout simplement, l’une des conditions humaines du XXIe siècle.




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