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Comprendre les migrations turques vers l’Europe

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    Admin LCF
  • il y a 2 jours
  • 9 min de lecture


Entretien avec Lucie, spécialiste des dynamiques migratoires


Introduction


Le Cercle Français :

Lucie, pour nos lecteurs qui ne vous connaissent pas encore, pourriez-vous vous présenter en

quelques mots ? Qu’est-ce qui vous a amenée à vous intéresser aux migrations turques en Europe ?


Lucie :

Bonjour à tous, merci beaucoup pour votre accueil. Je suis ravie de pouvoir aborder cette

thématique avec Le Cercle français. Pour me présenter brièvement, j’ai suivi un premier master à

Sciences Po Grenoble en relations internationales, spécialisé sur le Moyen-Orient, puis un second

master en faculté de droit en droit international,dans le but d’approfondir les questions de

migrations internationales.

Lors de mon premier master, j’ai choisi une spécialisation en droit des étrangers, ce qui m’a amenée

à réaliser un travauller dans une association qui accompagne juridiquement les demandeurs d’asile.

A ce moment-là j’accompagnais presque uniquement des personnes originaires de Turquie grâce à

mon modeste niveau de turc.

A la sortie de mes études, mes expériences professionnelles se sont orientées vers les questions de

migration et d’accueil des personnes étrangères. Aujourd’hui, je travaille sur un dispositif territorial

dédié à ces enjeux, au sein de la ville d’Annecy.

En parallèle, j’ai toujours écrit et travaillé sur la Turquie, qui est mon principal centre d’intérêt,

j’écris aussi bien sur des questions de politique intérieure que sur les droits de l’homme ou les

dynamiques de mobilisation.

M’intéresser aux migrations turques en Europe, c’est donc une manière de faire le lien entre ma

profession et mon travail d’écriture.


Les vagues migratoires : une histoire en mouvement


Le Cercle Français :

Dans votre article « De l'immigration ouvrière à la fuite des cerveaux : soixante ans de migrations

turques en Europe », publié dans Le Courrier des Balkans du 18 décembre 2025, vous décrivez

quatre grandes périodes de migration turque vers l'Europe. Si vous deviez résumer en une phrase

chacune de ces périodes, comment les présenteriez-vous à un public non spécialiste ?"


L'ARTICLE DE RÉFÉRENCE

Lucie Laroche, « De l'immigration ouvrière à la fuite des cerveaux : soixante ans de migrations

turques en Europe », Le Courrier des Balkans, 18 décembre 2025.


Lucie :

Oui, dans cet article, j’ai choisi de distinguer quatre grandes périodes. L’idée est de montrer que

l’immigration turque vers l’Europe ne correspond pas à un profil type. On a souvent l’image d’une

migration figée, toujours la même depuis les années 1960, alors qu’en réalité, elle a beaucoup

évolué.

Chaque vague migratoire s’inscrit dans un contexte particulier, à la fois en Turquie et en Europe :

contexte économique, politique, social.

Dans les années 1960, on est surtout face à une immigration ouvrière organisée par les États

européens. L’Allemagne, mais aussi la France, la Belgique ou les Pays-Bas, recrutent de la main-

d’œuvre pour soutenir le boom industriel d’après-guerre. Ce sont majoritairement des hommes,

souvent peu diplômés, venus de régions rurales, qui partent travailler dans les usines avec des

contrats pensés comme temporaires.

Dans les années 1980, le moteur change. Après le coup d’État militaire de 1980 et dans un contexte

de forte répression, on voit davantage de migrations politiques. Des militants, des étudiants, des

journalistes, mais aussi des familles touchées par le conflit dans le Sud-Est du pays demandent

l’asile en Europe.

Les profils sont plus urbains, plus diplômés. Mais ça ne veut pas dire que les migrations liées au

travail disparaissent. Elles continuent d’exister. Simplement, à cette période, les demandes de

protection deviennent beaucoup plus visibles et prennent une place plus importante dans les flux.

Dans les années 2000, avec le rapprochement entre la Turquie et l’Union européenne et la

dynamique des programmes comme Erasmus, on observe une mobilité plus étudiante et

professionnelle. Des jeunes issus des grandes villes, souvent diplômés et parlant des langues

étrangères, construisent des parcours entre la Turquie et l’Europe.

On est moins dans une logique d’installation immédiate et durable que dans des trajectoires plus

flexibles : partir pour étudier, travailler quelques années, acquérir une expérience, puis parfois

revenir.

Et puis, depuis la fin des années 2010 et dans les années 2020, dans un contexte de crise

économique, d’inflation très forte et de climat politique tendu, on observe une augmentation des

départs de jeunes qualifiés : ingénieurs, médecins, chercheurs, informaticiens.

Ce qui est frappant, c’est que ce sont souvent des profils très diplômés, formés en Turquie, qui

estiment ne plus trouver sur place les perspectives professionnelles ou le cadre de stabilité qu’ils

recherchent. C’est pour cela qu’on parle de plus en plus d’une forme de “fuite des cerveaux”.

Ce découpage par génération permet vraiment de comprendre qu’il n’y a pas “un” migrant turc,

mais des générations successives, avec des profils et des motivations très différentes, liées à des

moments historiques précis.


La diversité des profils migratoires


Le Cercle Français :

On entend souvent parler des “migrants turcs” comme d’un groupe uniforme. Pouvez-vous nous

donner deux ou trois exemples concrets de profils très différents que vous avez rencontrés dans vos

recherches ?


Lucie :

Un exemple très parlant que j’ai souvent observé dans mes recherches, c’est le décalage entre les

étudiants turcs arrivés récemment en France, souvent très diplômés, très mobiles, et les familles

turques installées depuis plusieurs décennies.

On pourrait penser que le fait de venir du même pays crée automatiquement du lien. Mais en réalité,

ce qui m’a frappée, c’est à quel point les profils sont différents, et à quel point il peut être difficile

de créer du lien entre eux.

Les parcours ne sont pas les mêmes, les références non plus, les codes sociaux peuvent être

différents. On est face à des générations migratoires très éloignées les unes des autres.

Pour donner d’autre exemple, j’ai eu l’occasion de rencontrer certains jeunes dont les grands-

parents sont arrivés en France dans les années 1960-1970. Dans les discussions, ils racontent

souvent que leurs aïeux sont venus pour travailler, dans des métiers généralement manuels. Selon

mes observations, beaucoup d’entre eux venaient de petites villes ou de zones rurales en Turquie.

J’ai eu l’occasion de rencontrer aussi de nombreuses personnes d’un certain âge arrivées en France

dans les années 1980, à la suite de la répression qui a suivi le coup d’État militaire. Leur profil était

souvent un peu différent de celui que je viens d’évoquer : il s’agissait plus fréquemment de

personnes issues de milieux urbains, parfois plus diplômées, avec un engagement politique ou

syndical en Turquie.

J’ai notamment croisé plusieurs d’entre elles lorsque je travaillais dans une association pour

demandeurs d’asile : certaines, installées depuis plusieurs années en France, s’investissaient pour

aider les nouveaux arrivants, en faisant de la traduction en turc ou en accompagnant dans les

démarches administratives.

Et puis, plus récemment, j’ai aussi échangé avec de nombreux étudiants turcs, rencontrés lors de

mobilités universitaires. Là, on est plus souvent sur des profils diplômés, très mobiles, parfois issus

de grandes villes, qui viennent pour un master, un doctorat, ou pour acquérir une expérience

internationale.

Leur rapport à la France, à la Turquie, à la mobilité est très différent de celui des générations

précédentes.


La “fuite des cerveaux” : un phénomène récent ?


Le Cercle Français :

Aujourd’hui, on parle beaucoup de la “fuite des cerveaux” en Turquie. Quels sont les métiers ou les

compétences les plus touchés par ce phénomène ? Et qu’est-ce qui pousse ces jeunes diplômés à

partir, selon vous ?


Lucie :

La « fuite des cerveaux » désigne l’émigration de personnes hautement qualifiées, souvent de jeunes

diplômés de l’enseignement supérieur, qui choisissent de poursuivre leurs études ou leur carrière à

l’étranger plutôt que dans leur pays d’origine.

En Turquie, ce phénomène fait l’objet de mesures statistiques publiées par l’Institut statistique turc

(TurkStat), qui calcule notamment un taux d’émigration parmi les diplômés du supérieur.Selon les données officielles pour l’année 2024, ce taux est d’environ 2 %, avec une différence

entre les hommes et les femmes.

Les domaines les plus concernés par ces départs sont principalement les technologies de

l’information et de la communication, l’ingénierie, la fabrication et la construction, ainsi que les

sciences naturelles, les mathématiques et les statistiques.

Ces profils sont aussi ceux pour lesquels les opportunités de carrière à l’étranger (dans la recherche,

l’innovation ou les grandes entreprises technologiques) sont perçues comme nettement meilleures

qu’en Turquie, où les structures de recherche et les possibilités d’emploi restent limitées comparées

à celles des pays d’accueil.

Qu’est-ce qui pousse ces jeunes diplômés à partir ? Les causes sont multiples et souvent combinées.

Les perspectives économiques jouent un rôle important. En Turquie, le marché du travail n’offre

pas toujours des débouchés à la hauteur du niveau d’études de nombreux jeunes diplômés.

Le chômage des 15-24 ans reste élevé, autour de 15 % ces dernières années, et beaucoup de jeunes

peinent à trouver un emploi stable et correspondant à leur formation.

Il existe ainsi un décalage réel entre le nombre croissant de diplômés et les opportunités

professionnelles disponibles, ce qui pousse une partie d’entre eux à envisager un départ à l’étranger.

Un autre facteur tient à l’attrait des parcours internationaux en eux-mêmes. Pour certains jeunes

diplômés, partir travailler ou étudier à l’étranger est un choix stratégique.

Dans certains secteurs, notamment scientifiques et technologiques, des universités et centres de

recherche étrangers disposent d’infrastructures plus développées, de laboratoires mieux équipés ou

de projets de recherche d’envergure internationale.

Cela permet de travailler sur des programmes innovants et d’intégrer des réseaux académiques ou

professionnels très larges.

Par ailleurs, une expérience à l’étranger est souvent perçue comme fortement valorisante.

Elle peut renforcer un CV, élargir les compétences professionnelles et linguistiques, et offrir une

crédibilité supplémentaire sur le marché du travail international.

Pour beaucoup, il ne s’agit donc pas seulement de partir « faute de mieux », mais aussi de saisir une

opportunité de mobilité qui peut accélérer un parcours professionnel.

Enfin, les conditions politiques et sociales sont également régulièrement évoquées.

L’incertitude politique, les débats autour de la liberté d’expression, notamment dans le monde

académique et médiatique, ou encore le sentiment d’un climat moins favorable à l’innovation et à la

liberté intellectuelle peuvent peser dans la réflexion de certains jeunes diplômés.

Sans être nécessairement le seul facteur, ce contexte peut renforcer l’idée qu’un environnement

professionnel à l’étranger offrira davantage de stabilité, d’autonomie ou d’espace pour développer

des projets à long terme.


L’impact sur la Turquie et l’Europe


Le Cercle Français :

En tant que Français résidant en Turquie, nous voyons beaucoup de jeunes Turcs partir versl’Europe. Quels sont, selon vous, les effets de ces départs sur la Turquie (perte de talents,

dynamisme économique, etc.) et sur les pays européens (apport culturel, défis d’intégration, etc.) ?


Lucie :

pays européens.

Les départs de jeunes diplômés turcs ont des effets ambivalents, à la fois pour la Turquie et pour les

Du côté de la Turquie, le premier effet est évidemment une perte de capital humain. Les profils qui

partent sont souvent issus des filières les plus compétitives : ingénierie, informatique, médecine,

recherche scientifique, c’est-à-dire des secteurs stratégiques pour l’innovation et la croissance.

Cela peut freiner le dynamisme technologique et affaiblir la capacité du pays à produire de la

recherche ou à développer des secteurs à forte valeur ajoutée.

D’ailleurs, comme on l’a déjà expliqué, les données de l’Institut statistique turc (TurkStat) montrent

que les taux d’émigration les plus élevés concernent justement les diplômés en ingénierie et en

technologies de l’information.

Il y a aussi un effet plus diffus mais tout aussi important : un sentiment de découragement

générationnel. Quand une partie importante de la jeunesse diplômée exprime son souhait de partir,

cela traduit une forme de perte de confiance dans l’avenir du pays.

Mais il faut nuancer : ces départs ne signifient pas toujours une rupture totale. Certains jeunes

restent connectés à la Turquie, créent des réseaux transnationaux, investissent à distance ou

envisagent un retour.

On parle parfois de “circulation des cerveaux” plutôt que de fuite définitive.

Du côté des pays européens, l’effet est presque inverse.

Ces jeunes diplômés représentent un apport important en compétences, notamment dans des

secteurs en tension comme la santé, le numérique ou l’ingénierie.

Il y a aussi un enrichissement culturel et intellectuel. Les étudiants et professionnels turcs

participent aux milieux universitaires, artistiques, entrepreneuriaux.

Ce qui renforce les échanges entre la Turquie et l’Europe.

Bien sûr, cela pose aussi des défis : reconnaissance des diplômes, intégration professionnelle à la

hauteur des qualifications, ou encore risques de déclassement.

En résumé, on a un déséquilibre structurel : la Turquie perd une partie de son capital humain

stratégique, tandis que l’Europe bénéficie d’un apport qualifié, mais doit relever le défi d’une

intégration professionnelle et sociale cohérente.


Un message pour les lecteurs du Cercle Français


Le Cercle Français :

Beaucoup de nos lecteurs sont des binationaux turcs-français ou des Turcs francophones ou encore,

des expatriés français en Turquie. Quel message ou conseil leur donneriez-vous pour mieux

comprendre les migrations turques, ou pour accompagner ceux qui souhaitent s’installer en Europe ?

Lucie :

Comme je l’expliquais précédemment, les trajectoires sont très différentes selon les générations.

Pour mieux comprendre les migrations turques, je crois qu’il faut d’abord accepter leur diversité.

Il n’existe pas une seule “communauté turque” en Europe, mais des générations, des parcours et des

rapports à la Turquie très différents.

Comprendre cette diversité permet d’éviter des attentes parfois décalées, notamment lorsqu’on

arrive en Europe et qu’on cherche à créer du lien avec des personnes déjà installées.

Ensuite, il est très important de s’informer directement auprès de sources fiables, notamment en

matière de droit des étrangers.

Le droit européen et national en matière de séjour est un droit très spécifique, technique, qui varie

selon le statut, le pays et la situation personnelle.

Comparer sa situation à celle d’un ami ou d’un membre de la communauté peut être trompeur.

Dans mes expériences professionnelles, j’ai souvent observé que certaines personnes passaient à

côté de dispositifs existants, comme l’aide juridictionnelle ou certaines possibilités de

régularisation, simplement parce que l’information circulait de manière informelle et parfois

inexacte.

Or, dans de nombreux pays européens, des permanences juridiques gratuites existent via des

associations spécialisées ou des juristes bénévoles.

Bien sûr, on pourrait aussi parler des cours de langue, de l’insertion professionnelle, des réseaux

associatifs ou culturels, des initiatives de parrainage…

Les leviers sont nombreux.

Mais s’il faut résumer, je dirais : comprendre la diversité des parcours, et ne jamais négliger

l’importance d’une information juridique fiable et personnalisée.


Propos recueillis par 

Jean Nicolas LEFILLEUL 

Vice-président du Cercle Français

 
 
 

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