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Fabrizio Casaretto un parcours entre pluralité linguistique et diversité culturelle

  • Photo du rédacteur: Admin LCF
    Admin LCF
  • 13 déc. 2025
  • 6 min de lecture

Dernière mise à jour : 14 déc. 2025

Né à Istanbul dans une famille levantine d’origine française et italienne, formé en France et devenu expert international du négoce, du hedging et de la gestion des risques, Fabrizio Casaretto navigue depuis toujours entre plusieurs mondes. Professionnel aguerri ayant travaillé pour de grandes entreprises internationales, héritier d’une mémoire photographique majeure — celle du studio Sébah & Joaillier — et fin connaisseur de l’histoire d’Istanbul, il incarne une identité plurielle où se rencontrent français, turc et anglais au quotidien. À travers cet entretien, nous explorons comment le multilinguisme façonne son rapport à la mémoire, au travail, à la ville

et aux héritages culturels.


1. Vous avez grandi et étudié entre plusieurs langues — français, anglais, italien, turc — et avez travaillé dans diverses compagnies multinationales. Aujourd’hui, comment s’organise votre rapport quotidien à ces langues ? Dans quels contextes choisissez-vous spontanément le français, le turc ou l’anglais ?


En effet, mes expériences éducatives et internationales m’ont toujours soutenu dans la pratique de mes langues parlées. Vivant à Istanbul, j’utilise bien sûr le turc au quotidien. Suivant le milieu dans lequel je me trouve, je parle automatiquement dans le langage qui convient, c’est très spontané et naturel. Je ne rencontre aucun problème en changeant soudainement de langue au cours d’une conversation, voir parfois les trois en même temps s’il est question d’une réunion avec des gens de différentes sources. Ceci est souvent étonnant pour des gens unilingues qui me posent parfois la question comment je fais pour passer d’une langue à une autre.

Dans mon travail, l’anglais a toujours été nécessaire. Il est évident que je lis beaucoup de documents et articles en anglais et que je rédige une grande partie de mes échanges email dans la même langue. Même en représentant une compagnie italienne pendant plusieurs années, on a dû parler en anglais, car mon italien est très minimal, j’ai du mal à m’exprimer, c’est un de mes défauts malgré mon nom bien Génois. Le français, bien entendu, était parlé dans ma famille dès ma naissance, mes parents étant des Levantins ayant étudiés à St Joseph et à Notre Dame de Sion. Ceci bien sûr m’aide beaucoup dans l’éducation de ma fille qui est au Lycée Pierre Loti.


2. Votre carrière vous a mené du négoce agricole au trading de combustibles fossiles, en passant par la gestion des risques et les marchés dérivés. En quoi le multilinguisme a-t-il influencé votre façon de travailler, de négocier, d’analyser ou d’interagir dans ces environnements internationaux ?


J’ai toujours été une personne internationale, non seulement par mon sang, mais aussi par mon éducation dans un milieu international et des amis du monde entier. Je n’ai jamais senti une différence entre les individus en ce qui concerne la race, religion, citoyenneté, tous étaient et sont toujours identiques pour moi. Le monde devient de plus en plus global grâce à l’évolution de la communication et du transport, tout circule très vite et à chaque coin du monde. Je l’avais bien compris lorsqu’un chauffeur de taxi au Fiji m’avait cité des joueurs de l’équipe de Galatasaray lorsque je lui avais dit que je venais d’Istanbul ; on parlait bien sûr en anglais qui est la langue primaire internationale.

Mon tout premier travail dans l’assistance chez Groupama à Paris était assez intéressant du point de vue linguistique. A 24 ans, sans expérience, on me filait les dossiers en Turquie et certains en Europe et ainsi, je pouvais parler des sujets médicaux et techniques avec les prestataires et les assurés en turc et en anglais. De nos jours, je pense que l’anglais est beaucoup plus parlé en France que dans les années 90.

Rentré à Istanbul, je me suis trouvé dans le négoce international que j’ai toujours adoré, dans la succursale de la compagnie américaine Cargill. Bien entendu, j’ai pu utiliser quotidiennement mes trois langues avec le bureau à Genève, les clients et mes collègues turcs et mon premier manager français qui était un expat. D’un côté préparer les produits et bateaux avec Genève en anglais et en français, d’un autre côté la vente de ces produits aux clients en turc. Ma carrière a toujours été dans de circonstances semblables. Seules les langues ne suffisent pas pour avoir une carrière dans le négoce, mais connaître les différentes cultures et les différentes réactions des individus selon les cas est aussi primordial.

Ayant mis le négoce un peu de côté ces dernières années, j’ai pu écrire des livres, et ceci en turc pour la bonne raison que d’abord, c’est simple à utiliser, mais surtout parce que les lecteurs seront en majorité turcs et que je dois m’exprimer dans leur langue. Mon livre financier dans le Hedging et mon livre de ma collection photographique sont bilingues turc-anglais. Mon roman est en turc, mais en train d’être traduit en français et en anglais.


3. Vous êtes l’héritier d’un patrimoine exceptionnel, celui du studio photographique Sébah & Joaillier. Lorsque vous travaillez sur les archives familiales, la recherche historique ou vos publications, quelle langue devient votre outil naturel — et pourquoi ?


En effet, je suis un descendant direct du célèbre photographe Polycarpe Joaillier, partenaire du studio Sébah&Joaillier, pionnier de la photographie dans l’Empire Ottoman. Ma collection, que j’ai agrandie au cours des années, est maintenant mondialement reconnue. Bien que le nom du studio semble être bien français, c’était bien une marque importante de la période Ottomane, aujourd’hui une marque déposée. L’influence du français était très importante dans l’Empire Ottoman, la première langue étrangère.

Les photos ont des titres en général au coin en bas à gauche et la signature du studio en bas à droite. Les titres ont été en français même après la déclaration de la République en 1923, et ceci jusqu’au changement du nom en tant que Foto Sabah. C’est intéressant de voir les noms des quartiers et d’autres villes Ottomanes écrits en français.

La langue anglaise n’est presque pas présente, sauf en cas d’échange avec certaines maisons d’enchères et des messages via mon site web à propos des demandes en anglais. Donc j’utilise beaucoup le français en découvrant des ouvrages, articles ou autres documents de l’époque, et beaucoup le turc pendant mes échanges avec les locaux. Je tiens mes archives en langue originale donc en français.


4. En tant que membre d’une ancienne famille levantine d’Istanbul, votre identité s’inscrit dans une histoire minoritaire mais culturellement très riche. Comment vivez-vous aujourd’hui cette position singulière, dans la Turquie contemporaine, tout en restant profondément attaché à la ville et à son passé ?


En tant que levantin, je n’ai jamais fait face à un problème concernant mes origines. Au contraire, j’ai toujours été bien accueilli et ceci permet toujours d’entamer des discussions sympathiques et amicales. Lorsque je me présente à quelqu’un avec mon nom italien, on ne me répond en général pas en turc, l’anglais est le plus prononcé. Mais en continuant et répondant en turc, les gens sont en général étonnés.

La communauté levantine n’est plus aussi nombreuse que dans la période Ottomane. Les départs du pays et les mariages mixtes continuent à diminuer cette population déjà très touchée. Nous sommes des gens qui ont beaucoup apporté et donné à l’Empire surtout après le Tanzimat (les Réformes) de 1839. Notre cimetière à Pangalti est équivalent du Père Lachaise du point de vue des noms qui y reposent, des personnalités dans l’industrie, la finance, l’architecture et autres domaines.

En somme, moi et ma famille sommes fiers de notre identité, notre passé, notre éducation et notre culture, et je le souhaite pour les générations futures.


5. Vivre entre trois langues, c’est parfois concilier plusieurs appartenances culturelles. Pour vous, cette pluralité est-elle avant tout une force, une exigence, un équilibre à trouver ? Quels en sont, selon vous, les atouts et les défis ?


Cette culture plurilingue est très naturelle pour moi, de naissance puis pendant mon éducation et ma carrière. Je ne peux pas m’imaginer unilingue.

Un défaut du plurilinguisme est probablement le fait qu’on ne les parle pas parfaitement, au sens pur. Il manque parfois les mots ou les notions qui ne viennent pas à l’esprit au moment voulu. D’après le dictionnaire, être plurilingue, c’est savoir parler les langues « parfaitement », dans ce cas, j’imagine qu’il y a très très peu de plurilingue dans le monde entier. Et alors les gens comme nous ? Est-ce une recherche d’une identité, genre qui suis-je ?

Je voyage souvent entre les langues, même suivant le contexte, je pense dans le langage qui est approprié. Je vis cette culture d’une façon modeste, tout en étant conscient que c’est une arme essentielle dans les relations humaines. Chaque langue est une porte qui s’ouvre à des éclaircissements illimites, résultant à des relations orales ou écrites entre tous les humains.

 
 
 

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