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La Turquie au centre du jeu régional

  • Photo du rédacteur: Admin LCF
    Admin LCF
  • 15 mai
  • 5 min de lecture

Dernière mise à jour : 14 juin


La Turquie apparaît aujourd’hui comme un acteur diplomatique incontournable entre Europe, Russie, mondes arabes et Asie centrale. Comment définiriez-vous sa stratégie régionale actuelle : puissance d’équilibre, puissance autonome ou puissance de projection ?


Je définirais la Turquie comme une puissance autonome. Elle a souvent été considérée comme relativement isolée sur la scène internationale, ce dont je n’ai jamais été réellement convaincu. Depuis plusieurs années en tout cas sa centralité est peu contestable, que ce soit au Moyen-Orient, dans les Balkans, dans le Caucase ou en Asie centrale, la Turquie apparaît désormais comme une puissance avec laquelle il faut compter.


Elle prend de nombreuses initiatives et s’impose sur le plan diplomatique. Sur plusieurs dossiers internationaux, elle est devenue une puissance avec laquelle il est possible de négocier et qui peut même s’avérer être un précieux facilitateur.


On peut évidemment prendre l’exemple de l’Ukraine. La Turquie ne pourra pas, seule, mettre fin au conflit entre la Russie et l’Ukraine, mais elle peut contribuer à un processus de cessez-le-feu. Concernant Gaza et le Moyen-Orient, même si Ankara n’a pas joué le rôle central de médiateur — cette place ayant davantage été occupée par l’Égypte et le Qatar — la Turquie a su revenir au centre du jeu diplomatique depuis le sommet de Charm El-Cheikh.


On peut bien sûr être critique sur certains aspects de ses choix politiques, mais il est clair qu’elle est aujourd’hui une puissance diplomatique endossant pleinement une dimension internationale. Pour autant ses dirigeants s’arrogent une importance parfois exagérée.


Dans un Moyen-Orient marqué par les guerres, les rivalités énergétiques et les fractures confessionnelles, la Turquie peut-elle encore jouer un rôle de médiateur crédible auprès des différents acteurs régionaux ?


La Turquie a commis une erreur d’appréciation importante au moment des soulèvements arabes de 2011-2012. À l’époque, elle avait fait le choix de soutenir la mouvance de l’islam politique, notamment incarnée par les Frères musulmans, pensant que ces derniers allaient durablement émerger dans les mondes arabes et y acquérir une place politique centrale. Cette analyse s’est révélée erronée.


De plus, ce choix politique avait à l’époque entrainé une détérioration de la relation de la Turquie avec plusieurs puissances régionales majeures, notamment l’Égypte, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, ainsi que dans un autre contexte la Syrie de Bachar Al-Assad.


Cependant, au fil des années, les autorités turques ont méthodiquement retissé les liens distendus avec ces pays. Aujourd’hui, l’Égypte, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis sont redevenus des partenaires importants pour Ankara, aussi bien sur le plan économique que politique ou sécuritaire.

La guerre menée contre l’Iran par les États-Unis et Israël modifie néanmoins une partie des équilibres régionaux mais les relations avec Riyad se renforcent et sont probablement destinés à s’approfondir au moins sur les court et moyen termes. Le Qatar demeure également un partenaire privilégié de la Turquie depuis de nombreuses années.


La Turquie est donc redevenue un interlocuteur crédible et incontournable au Moyen-Orient et dans les mondes arabes.


Les relations entre Ankara et les puissances occidentales semblent traverser une période de redéfinition. La Turquie cherche-t-elle aujourd’hui à s’émanciper durablement du cadre euro-atlantique traditionnel ?


Pour comprendre la politique étrangère turque, il faut la replacer dans le contexte plus large de l’évolution des relations internationales. Nous vivons un moment de « désoccidentalisation » du monde : de nombreux États du Sud n’acceptent plus désormais les exigences ou les décisions des puissances occidentales. Que l’on s’entende bien ces dernières n’ont pas perdu toute leur puissance mais clairement le monopole de la puissance. Les pays du Sud pratiquent ce que les dirigeants Indiens appellent le multi-alignement.


La Turquie illustre parfaitement ce processus en cours. Elle ne souhaite plus dépendre exclusivement des puissances occidentales. Pour autant, cela ne signifie pas qu’elle abandonne ses alliances traditionnelles, notamment dans le cadre de l’OTAN. D’ailleurs, le prochain sommet de l’OTAN se tiendra en Turquie au mois de juillet, ce qui est symboliquement important. L’OTAN demeure pour Ankara la garantie de sécurité essentielle.


Dans le même mouvement, la Turquie cherche à diversifier ses partenariats. Elle développe ses relations avec la Russie, la Chine ou certains pays du Moyen-Orient comme nous l’avons vu, sans pour autant jamais rompre avec ses partenariats fondamentaux. Les relations internationales ne sont pas un jeu à somme nulle : renforcer certains partenariats ne signifie pas mécaniquement affaiblir les autres.


La question syrienne reste centrale pour la sécurité turque, notamment autour des enjeux kurdes et migratoires. Quels sont, selon vous, les principaux défis auxquels Ankara sera confronté dans les prochaines années ?


La question syrienne est fondamentale pour comprendre la politique régionale turque de ces dernières années. La chute de Bachar Al-Assad, le 8 décembre 2024, constitue incontestablement une victoire pour la Turquie, qui entretenait des liens étroits avec une partie des forces de l’opposition syrienne, entre autres Hayat Tahrir El Sham. Le changement de régime renforce donc l’influence turque en Syrie.


Mais le principal défi demeure, selon moi, la question kurde. Je suis convaincu que tant que cette question ne sera pas réglée politiquement en Turquie, le nécessaire processus de démocratisation du pays restera bloqué.


Des discussions existent, notamment à travers des initiatives parlementaires récentes, mais les avancées concrètes restent obscures pour ne pas dire inexistantes.


Bien sûr, la Turquie fait également face à d’autres défis, notamment économiques et sociaux. Le pays traverse une crise économique sérieuse, mais il ne s’agit nullement d’un effondrement. C’est pourquoi le défi politique majeur reste de mon point de vue la question kurde qui devra, le plus tôt sera le mieux, trouver une solution politique donc négocié.


Au-delà des tensions géopolitiques, observe-t-on l’émergence d’un “modèle turc” d’influence culturelle, économique et religieuse dans son environnement régional ? Et quelles en sont les limites ?


L’expression de « modèle turc » a été beaucoup utilisée il y a une quinzaine d’années, notamment au moment des soulèvements arabes de 2011-2012. Certains observateurs, mal inspirés, pensaient alors que les sociétés arabes allaient directement copier la Turquie.


Personnellement, je me suis toujours méfié de la notion de modèle, qui, dans l’histoire et en matière de relations internationales, finissent souvent par montrer leurs limites voire leur dangerosité.


En revanche, il est évident que la Turquie présente certaines caractéristiques remarquables au regard des autres Etats de la région. En dépit des crises politiques récurrentes, des coups d’État ou des dérives autoritaires, le pays a réussi à construire une économie relativement structurée, avec un tissu industriel efficient. La Turquie républicaine a également permis d’instaurer des habitus parlementaires et une culture politique singulière dans son environnement géopolitique. Les taux de participation lors des échéances électorales en sont un précieux élément de mesure. Il apparaît néanmoins que la stratégie liberticide mise en œuvre, notamment depuis la tentative de coup d’Etat de juillet 2016, remet graduellement en cause les fondements de l’Etat de droit. Personne ne peut prédire à ce jour comment cette situation peut se dénouer.

 
 
 

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