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Être femme et journaliste en Turquie : le regard d’Anne Andlauer

  • Photo du rédacteur: Admin LCF
    Admin LCF
  • 7 mars
  • 3 min de lecture

En quoi votre expérience en Turquie marque-t-elle votre manière d’exercer le journalisme ?


Travailler en Turquie depuis presque vingt ans, dont seize en vivant dans le pays, m’a forgée en tant que journaliste car j’y suis arrivée au début de ma carrière. Faire du journalisme, c’est essayer de comprendre le présent et de le raconter. Mais comment y parvenir quand on ne sait pas ou ne comprend pas ce qui s’est passé « avant » ? Ecrire sur la Turquie m’a poussée tout de suite, et encore aujourd’hui, à lire beaucoup sur l’histoire du pays (histoire politique, sociale, histoire des idéologies…) pour me sentir plus légitime et mieux équipée pour comprendre, poser les bonnes questions et mettre en perspective les faits et les paroles que je relate dans mes reportages. Aurais-je eu ce souci constant si j’avais travaillé en France? Je n’en suis pas sûre, alors que ce qui vaut ici vaut partout ailleurs. J’observe aussi que m’informer et interviewer en turc, qui n’est ni ma langue maternelle ni la langue dans laquelle je rédige mes articles, m’incite constamment à redoubler de vigilance quant au sens et au poids des mots (ceux de mes interlocuteurs et ceux que j’utilise). Et puis, surtout ces dernières années, je sais que les propos que je rapporte peuvent avoir des conséquences pour les personnes qui acceptent de me parler et de me donner leur avis, notamment sur des sujets politiques. Ça ne devrait jamais être le cas, mais ça l’est, et ça impose au journaliste une responsabilité supplémentaire vis-à-vis de ses sources. Enfin, travailler en Turquie, à l’étranger plus généralement, offre une ouverture d’esprit et de regard sur le monde que je n’aurais sans doute pas eue autrement. Par exemple: j’ai grandi à Calais, donc très au fait de la « question migratoire » comme enjeu local. Mais le fait de rencontrer des migrants tentant de traverser l’Egée, ou vivant à Istanbul, ou venant juste de franchir la frontière turco-syrienne ou turco-iranienne, et de résider dans un pays qui en accueille plusieurs millions, apporte une tout autre compréhension de cet enjeu. Ça aide à « relier les points », qui est une autre définition du journalisme que j’aime utiliser.



Le fait d’être une femme influence-t-il, selon vous, la manière d’observer et de transmettre une réalité étrangère ?


J’ai du mal à répondre à cette question car le fait d’être une femme n’est qu’une part, certes importante, de mon identité. Mes origines sociales et géographiques, mes études, mon expérience de vie, le fait d’avoir un attachement familial en Turquie… mais d’y rester une « étrangère »… mais de parler la langue… Tout cela a une influence, sans que je m’en rende forcément compte et sans que je sache mesurer la part respective de tous ces facteurs. Sans doute le fait d’être une femme me rend-il plus sensible à certains sujets.



Quel regard portez-vous sur la place des femmes françaises engagées à l’international dans les métiers de l’information ?


Ce qu’on ignore souvent, c’est que la grande majorité des journalistes, femmes et hommes, qui travaillent à l’étranger (ceux dont vous lisez ou entendez le nom suivi de l’expression « notre correspondant(e) à… ») ont fait seuls ce choix de l’international, sans le soutien d’un média qui les aurait envoyé sur place, sans garantie de revenus. Ces journalistes, dont je fais partie, travaillent « à la pige », pour plusieurs médias (écrit/radio/télévision), rémunérés en fonction de leur production du mois, qui varie selon l’intérêt pour leur pays et ce qui s’y passe, l’actualité nationale et internationale par ailleurs, les budgets alloués aux « pigistes » par chaque rédaction… mais sans les congés, les jours de repos, les assurances, la protection sociale et les droits à la retraite dont bénéficient la plupart de leurs collègues en France. Travailler depuis l’étranger m’apporte une très grande liberté, me permet de couvrir des enjeux qui me passionnent, de creuser des histoires que je n’aurais pas entendues ailleurs. Mais cela implique une certaine précarité et une certaine solitude professionnelles. Et cela peut s’avérer encore plus difficile quand on est une femme, qu’on vive seule ou en famille (comment jongler avec les enfants quand on peut être appelée pour faire un direct ou un reportage 24h/24, 7 jours/7, comment aborder une grossesse en sachant qu’on n’aura pas de congé maternité etc.) Je me sens particulièrement solidaire des femmes journalistes à l’étranger, françaises et d’autres nationalités, dont le travail est indispensable pour comprendre le monde d’aujourd’hui. 

 
 
 

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