Les écrivains français à la découverte de la Turquie : Naissance d’une turcophilie littéraire
- Admin LCF

- 15 août 2025
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 17 août 2025
Si la Turquie et ses habitants accueillent chaque année des dizaines de milliers de touristes, ce n’est en rien une nouveauté. Depuis plusieurs siècles déjà, ce pays attire, fascine et émerveille les voyageurs en quête d’ailleurs et de découvertes. Ce furent d’abord les grands voyageurs qui, partis vers l’Orient, vinrent admirer ses richesses. Beaucoup étaient également écrivains, et rares sont ceux qui revinrent sans relater, avec enthousiasme et émerveillement, les détails de leur périple.
De cette tradition des voyages en Orient est né tout un univers à la fois onirique et fantasmé, dans lequel les grandes villes de l’Empire ottoman, et en particulier Istanbul, furent idéalisées par les auteurs de l’époque. Cet imaginaire s’inscrit dans la longue histoire de la mode des « turqueries » : un terme qui désigne toute œuvre d’art issue de la mode orientaliste, apparue en Europe à partir du XVIIe siècle, et qui imite ou tente de représenter divers aspects de la culture et de la civilisation turques.

Les Français furent particulièrement friands de ces récits et représentations : pièces de théâtre, compositions musicales, peintures… tous mettent en scène cette culture narrée par les voyageurs. On pense, par exemple, au Bourgeois Gentilhomme de Molière, où Cléonte, l’amant de Lucile, se fait passer pour le fils du Grand Turc afin de convaincre Monsieur Jourdain de lui accorder la main de sa fille. Peu après, Racine puise lui aussi dans le répertoire ottoman pour écrire Bajazet. La mode est lancée : dans toutes les cours européennes, on s’éprend de la mode « à la turque ». Mozart s’y prêtera également, en imitant les fanfares des janissaires dans le célèbre troisième mouvement de sa sonate pour piano n°11 en la majeure, la fameuse « Marche Turque ».

À la fin du XVIIIe siècle, le style oriental triomphe en Europe. Mais c’est véritablement au XIXe siècle que la littérature turcophile connaît un essor considérable. Le développement du tourisme facilité par la révolution des moyens de transport et les réformes de modernisation de l’Empire durant la période des Tanzimat attirent de nombreux écrivains, séduits par cette ville millénaire, carrefour des civilisations.
Parmi eux, trois noms se distinguent : Alphonse de Lamartine 1790-1869), Gérard de Nerval (1808-1855) et Pierre Loti (1850-1923). Tous trois partagent une véritable turcophilie, ils sont à la fois fascinés par le pays, son histoire, ses paysages, ses coutumes, et éprouvent une sincère sympathie pour ses habitants.
Lamartine s’extasie sur la beauté des méandres du Bosphore : selon lui, « aucun paysage ne peut l’emporter » sur la côte européenne ; et, en rentrant un soir en bateau, il écrira : « la côte d’Asie est mille fois plus belle encore que la côte d’Europe ». Nerval, de son côté, brosse un tableau vivant de la société ottomane qu’il affectionne : ses chapitres s’intitulent « Une Nuit de Ramadan », « Les Cafés », « Karagheuz », « Les Femmes » et « Le Beïram ».

Quant à Pierre Loti, son nom résonne encore aujourd’hui dans la ville : cafés, restaurants, collines, lycée… tous rappellent son attachement à Istanbul. Loti voua à la Turquie quelques-unes de ses plus belles pages, comme en témoigne cet extrait de son essai Constantinople en 1890 : « Oh ! Stamboul ! De tous les noms qui m'enchantent encore, c'est toujours celui-là le plus magique. Sitôt qu'il est prononcé, devant moi une vision s'ébauche : très haut, très haut en l'air, et d'abord dans le vague des lointains, s'esquisse quelque chose de gigantesque, une incomparable silhouette de ville. La mer est à ses pieds ; une mer que sillonnent par milliers des navires, des barques, dans une agitation sans trêve, et d'où monte une clameur de Babel, en toutes les langues du Levant ; la fumée flotte, comme un long nuage horizontal, sur l'amoncellement des paquebots noirs et des caïques dorés, sur la foule bariolée qui crie ses transactions et ses marchandages ; l'incessante fumée recouvre tout de son voile. Et c'est là-bas, au-dessus de ces buées et de ces poussières de houille, que la ville immense apparaît comme suspendue. »
Alice OFFROY
Sciences Po Aix-Boğaziçi,
SOURCES
⁃ LOTI, Pierre. Fantôme d’Orient : et autres textes sur la Turquie, Calmann-Lévy. Littérature française. Paris, 1892.
⁃ NERVAL, Gérard de. Voyage en Orient. Folio classique 3060. Gallimard, 1998.
⁃ LAMARTINE, Alphonse de. « Constantinople ». In Souvenirs, impressions, pensées et paysages pendant un voyage en Orient, 1832-1833, vol. 7. Chez l’auteur, 1861.
⁃ LOTI, Pierre. Voyages en Turquie. Arthaud. Édité par Jean-Claude Perrier. Classiques. Arthaud, 2016.
⁃ SHIMAZAKI, Eiji. « Figuration de l’Orient à travers les romans de Pierre Loti et le discours colonial de son époque - Turquie, Inde, Japon - ». Littératures, Université Paris-Est, 2012.
⁃ EL NOUTY, Hassan. Le Proche-Orient dans la littérature française, de Nerval à Barrès, Librairie Nizet. Paris, 1958.




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